Et si la 6ème extinction annoncée était aussi naturelle que les précédentes ?

Oserions-nous poser la question iconoclaste : “La Terre ou du moins l’Humanité n’est-elle pas arrivée naturellement en bout de course?” sans être taxé immédiatement de fumiste ou de fataliste démobilisateur ? Avec l’avènement de la production industrielle, nous sommes entrés dans l’anthropocène – ère où l’activité humaine exerce pour la première fois de son histoire une influence prépondérante sur son milieu naturel – qui initierait dans les prévisions communément admises un risque de planéticide et donc de 6ème extinction. Autant les 5 extinctions avant l’arrivée des hominidés sont évidemment étiquetées naturelles, autant celle qu’on nous promet est taxée d’artificielle et par conséquent  évitable. Cette conviction tient au fait que l’homme se considère au-dessus de la nature comme une espèce à part, eu égard au développement de son intelligence et de son ingéniosité qui ont engendré une maîtrise, avantageuse pour lui, de la nature dont il s’est extrait. Cette croyance en sa supériorité a été entretenue depuis la nuit des temps historiques jusqu’à aujourd’hui par de multiples positionnements notamment religieux et philosophiques confortant un sentiment d’orgueil démesuré (exemples les plus connus de l’incitation à la possession de la nature : la Bible, Descartes ). Et ce ne sont pas les quelques voix discordantes, inaudibles aux oreilles dressées pour la flatterie, qui sont susceptibles de corriger ce lieu commun. Exemples d’exhortations à l’humilité : “L’action des hommes sur la nature n’est pas autre chose que l’action animale mais dirigée par une intelligence progressive, par la science “(BAKOUNINE). 

“Presque tous ceux qui ont écrit sur les passions et la conduite de la vie paraissent concevoir l’homme dans la nature comme un empire dans un empire. Ils croient que l’homme trouble l’ordre de la nature plutôt qu’il ne la suit, qu’il a sur ses actes un pouvoir absolu, qu’il n’est déterminé par rien d’autre que lui” (SPINOZA).  

Vulnérabilité lexicale. 

Grâce ou à cause du risque écologique,  l’exhumation et la mise au goût du jour de ce paradigme peu partagé bouleversent pas mal d’idées reçues et dès lors commandent de s’interroger sur ses résultantes hypothétiques mais plausibles et de commencer par apporter quelques correctifs langagiers (‘Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde” [Camus], mal dire a donné d’ailleurs malédiction ) . Eviter de substituer à “nature” le mot “environnement” qui connote une distanciation certes proche mais pas assez pour annihiler l’idée de séparation qu’elle contient, alors qu’il est question ici d’insuffler  la notion d’intégration et d’union, comme le proclame avec force le slogan de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes “Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend “. Comme il serait ridicule de suggérer que le corps est l’environnement du bras ou le pommier celui de la pomme, considérons l’homme comme un élément de la nature avec laquelle il forme un tout indissociable. Et donc fort logiquement, si on part de cet axiome, on ne peut que conclure à la naturalité des productions humaines, quelles qu’elles soient, bonnes ou mauvaises à nos yeux. 

Hitler éternel. 
Antinomiques dans notre conception occidentale, le bien et le mal apparaissent complémentaires dans d’autres  civilisations, à l’image du jour et de la nuit ou du chaud et du froid. L’un n’existe pas sans l’autre. Dans le livre “L’âge de la connaissance”, Idriss Aberkane relève que la molécule à l’origine de la suave fragrance du jasmin donne à forte dose une inimitable odeur de WC, de même pour la saveur du massepain qui correspond à celle du cyanure pur. Et d’en conclure “Si le bien et le mal sont mêlés ainsi dans la science des arômes, imaginez à quel point ils doivent être entrelacés dans le comportement collectif de l’humanité “? Le mal, défini comme tel par notre conscience dans l’ignorance des Desseins Supérieurs et que nous nous devons de sans cesse combattre, ne donne-t-il pas un ou tout son sens à la vie ? D’ailleurs la récurrence des guerres et des conflits, aussi naturels que des 
éruptions volcaniques ou des tremblements de terre, plaide en faveur de leur légitimité et crédibilise l’existence de tous les Hitler passés, présents ou futurs. Tout dans la nature est recherche d’équilibre par le comblement des manques et le rabotage des excès. L’amplification actuelle, à nos yeux chaotique, du déséquilibre écologique n’altère en rien sa naturalité et ne révèlerait en fait qu’une accélération du processus  d’harmonisation. De passagère, ponctuelle, conjoncturelle avant, cette dérégulation se veut aujourd’hui permanente, universelle, structurelle. Dès lors sont réunies les conditions objectives d’une déflagration endogène totale, à l’opposé des peurs ancestrales d’une eschatologie aux causes imaginaires, superstitieuses, religieuses ou surnaturelles.

Le langage des cycles. 

Pourquoi décréter, en dehors de cette incapacité à s’autoréguler,que l’Humanité est arrivée naturellement en bout de course à ce moment de son histoire ? Même si l’imprévisible peut perturber profondément les schémas établis et imposer sa puissance comme Nassim Nicholas Taleb l’a si bien décrit dans son livre “Le Cygne noir” (illustration récente en politique dans l’accession au pouvoir de Trump, Bolsonaro, Salvini, et autre Johnson, cassant les codes électoraux classiques ), il n’en reste pas moins vrai que nous sommes régulés en permanence par une multitude de cycles, notamment le plus important : celui de la naissance, du développement et de la mort, et que les civilisations n’échappent pas à la règle. Jusqu’à présent leur disparition n’affectait que leur aire d’expansion, épargnant les zones hors de leur influence. Ce n’est plus le cas aujourd’hui avec l’uniformisation  civilisationnelle mondiale qui se profile à un horizon pas si lointain et qui entraînerait dans sa chute l’Humanité entière. C’est d’autant plus inquiétant que c’est la civilisation occidentale à dominante technoscientifique, pionnière dans la fabrication et de l’utilisation de la bombe atomique, qui fédère de facto autour de son modèle matérialiste les autres civilisations à composantes plus spirituelles. Que d’occasions galvaudées par le passé pour rapprocher les civilisations entre elles et apporter plus de conscience à la science ! Une de plus aujourd’hui avec la mondialisation ; sans doute la dernière, car, comme l’extension de la culture bourgeoise s’est traduite chez nous par la disparition de la culture populaire, le mode d’expansion monopolistique de la pensée occidentale interdit toute cohabitation durable.  

Et se font jour les signes (subjectifs certes, mais…) de l’amorce du cycle de son achèvement et du retour à son origine comme si la boucle était bouclée dans différents domaines. Géologique d’abord, dans cette menace de changement climatique qui, à terme, génèrerait le recouvrement de la terre par l’eau ou l’extension des déserts, comme à sa genèse. Biologique ensuite, dans ce retour en force, après un répit catalogué de définitif par une médecine triomphaliste qui ignore le doute, de la bactérie ou du virus qui marquerait la victoire de l’unicellulaire originel sur l’hypercellulaire sophistiqué : l’homme, au capital immunitaire érodé par trop d’emprunts médicamenteux. (N’est-il pas symbolique le nom de simples donné aux plantes médicinales dont l’utilisation remonte à la nuit des temps ?). Historique et géographique enfin, dans la succession chronologique et spatiale des grandes civilisations humaines. Née en Orient, la civilisation, dans ses phases marquantes, s’est déplacée d’Est en Ouest ( curieusement à l’opposé de la rotation de la terre) pour se fixer autour de la méditerranée occidentale (Grèce, Rome) avant de progresser le long de la façade atlantique de l’Europe (Espagne, Portugal, France, Angleterre…), puis de l’Amérique (côte est) pour aboutir actuellement dans le Pacifique (côte ouest des Etats-Unis, Japon, Chine). C’est un peu comme si, dans une linéarité exemplaire, l’Histoire avait laissé à chaque civilisation le temps d’étaler ses richesses et de révéler ses médiocrités. Pourquoi permettrait-elle un second tour de piste dès lors que le retour à la case départ, l’Orient, avec les futurs leaders de la planète : la Chine et l’Inde, laminés par la mondialisation, ne s’accompagnerait pas d’une originalité régénératrice. 

Homme =animal humain.

L’homme ne fait-il pas partie intégrante de la nature, au même titre que le minéral, le végétal ou l’animal? La théorie de l’évolution avalise l’animalité de l’homme. À l’opposé des créationnistes qui sont à l’espèce ce que les suprémacistes sont à la race, les antispécistes revendiquent notre pleine et entière appartenance au règne animal au point de nommer l’homme: l’animal humain et l’animal : l’animal non humain. “On n’est pas des bêtes quand même ” proteste-t-on généralement comme pour échapper à une infâmie. Eu égard au développement de notre cerveau et de nos facultés mentales qui constituent à nos yeux une avancée remarquable, nous nous sommes attribué le mérite de monter(!) d’un échelon dans l’échelle évolutive et de créer une catégorisation nettement différenciée de la précédente. Cette supériorité étalonnée n’oblitère cependant en rien notre naturalité. Ce serait un peu vite oublier les lois de l’évolution.

Fustiger le comportement antinaturel de l’homme au prétexte que l’intelligence humaine et sa production n’appartiendraient pas au même ordre des choses, est aussi absurde que reprocher le vivant du végétal par rapport au minéral ou la mobilité de l’animal par rapport au végétal. 

La physionomie de la nature a varié en fonction des évolutions et de leurs interprétations. Face à la presque sacralisation du profil des premiers temps d’une nature sauvage, spontanée, harmonieuse, non exempte cependant de tourments climatiques ou géologiques profonds, ses variations successives suivantes ne pouvaient être que minorées et même dévalorisées au point de considérer, aux yeux de certains, que sa lente et progressive dégradation s’est opérée dès l’amenuisement des chasseurs cueilleurs nomades concomitant avec les débuts de la sédentarisation et de la “domestication” du minéral (métallurgie), du végétal (agriculture) et de l’animal (élevage). Dégradation accentuée ensuite par le développement des techniques afférentes à leur exploitation et à d’autres usages, particulièrement accélérée à la révolution industrielle et surtout ces 50 dernières années, avec pour conséquences son délabrement actuel et le risque  d’une éventuelle 6ème extinction commodément étiquetée artificielle. Il ne s’agit pas ici de se quereller sur des mots dans un formalisme spécieux, mais bien d’en dégager les multiples implications qu’ils sous-tendent. Artificialiser la menace demande nettement moins d’engagement pour la conjurer que de la “naturaliser”. En effet pour ses apologistes, il s’agit ici d’un accident de parcours qu’ ils cherchent à corriger en gardant les mêmes schémas de pensée qui l’ont engendré, c’est-à-dire encore plus de technoscience, la plus verte possible pour entraîner l’adhésion générale, avec en ligne de mire le transhumanisme et l’immortalité ou au moins le prolongement démesuré de la vie et donc de la civilisation attenante. On est loin de l’inéluctabilité de notre condition de mortel acceptée par les “naturalistes”qui essaient d’intégrer des lois fondamentales des subtils équilibres naturels et notamment celle douloureuse mais nécessaire disparition des espèces.

La mécanique souveraine.  

 “On ne respecte la nature qu’en lui obéissant”. Encore faut-il savoir décoder ses injonctions cryptées. La tornade désobeirait-elle quand elle détruit tout sur son passage alors que la douce brise s’y soumettrait? Évidemment non puisque leur impulsion est purement mécanique. Preuve en est la capacité prédictive des météorologues de leur parcours et de leur durée traduisibles bien à l’avance. Dans le même registre se rangent le résineux qui exclut toute cohabitation en stérilisant le sol couvert par ses épines et  le réseau solidaire des transmissions d’informations des arbres , insoupçonné jusqu’à il y a peu (cfr “la vie secrète des arbres” Peterr Wohlleben), ainsi que l’exclusion des oies grises par les oies blanches regroupées pour lutter contre le froid et le soutien par ses congénères de l’éléphant blessé.  Quelles leçons l’homme peut-il tirer de ces exemples contradictoires pour essayer de se conformer aux lois de la nature? Lui aussi capable de faire cohabiter sous le même toit le fabricant de la mine antipersonnelle qui arrache la jambe et celui de la prothèse qui s’y substitue. Lui qui, par la grâce (!) de son intelligence, est sorti de ces mondes mécanistes sans choix possible mais aussi sans dévoiement pour entrer dans celui de l’initiative personnelle et de l’innovation permanente mais aussi d’autant d’erreurs et de trahisons potentielles. A-t-il désobéi en exploitant les ressources infinies de la connaissance tant positive que négative du moins à nos yeux? “Ce qu’il y a de plus contraire à la nature est encore nature. Qui ne la voit sous toutes ses faces, n’en voit bien aucune…..on obéit à ses lois même en leur résistant ; on agit avec elles-mêmes en voulant agir contre elles.” (GOETHE)? Donc aucune transgression possible, comme dans les actions mécaniques citées plus haut. 

L’intelligence constitue peut-être le prongement de l’instinct avec en plus le leurre de l’autonomie. Auquel cas s’équivaudraient le suicide collectif instinctif et non élucidé d’animaux se jetant du haut d’une falaise ou s’échouant sur la plage et celui “intelligent” de l’homme. N’a-t-il pas été programmé pour devenir son propre prédateur et, arrivé à un degré de saturation, s’autodétruire grâce à ce cadeau empoisonné qu’est l’intelligence ? Ou, comme le suggèrent les tenants de la théorie Gaïa, pour permettre une autorégulation de la Terre, organisme vivant, qui cherche à recouvrer la santé par l’excrétion de son cancer ?

  La nature sans opposition   

La nature est totale, indivisible, omnipotente omniprésente, intemporelle, sans contraire; donc ni l’artifice, ni la culture, ses antonymes habituellement cités, ne lui sont opposables, elle les englobe comme produits d’un de ses composants: l’homme. La ville est aussi nature que la fourmilière, le plastique autant que le bois, le sucre chimique  autant que le miel. Tous sont façonnés à partir de ressources naturelles à leur mesure. On exonère l’animal de toute erreur ou faute à cause de son déterminisme instinctif souverain et permanent qui oblitère la possibilité de choisir. On reconnaît aussi à l’homme un déterminisme inné, partiel, susceptible d’être amendé ou même nié par sa faculté mentale d’opérer des choix. En dépit de ses exigences drastiques et parfois impitoyables, la nature connote le vrai et l’artificiel le faux, malgré ses apports de vie facilitée et plus confortable. La “tromperie” de l’artificiel tient donc non à son essence mais à sa complexité due aux manipulations, transformations, concentrations et autres recompositions. Artificiel traduit dès lors une nuance de faible intensité de naturel, d’importance variable selon son degré d’éloignement de la norme de pureté, en quelque sorte un naturel minoré. La soi-disante artificialité de ses avancées scientifiques et techniques est en fait toute naturelle puisque le produit d’une intelligence originelle. 

Les sciences exactes sont en fait des sciences naturelles dont on a déchiffré le code crypté qui, dans une sorte de cycles à la carte, valide la répétition illimitée d’une  mécanique (encore!) reproductible assurant, avec une certitude sans faille, des résultats toujours identiques. Les sciences humaines, sous le masque de singularités originales, cachent aussi des invariants stéréotypés de tares affligeantes comme ces bouquets de “plus jamais ça”, “ça va changer”, “la der des ders” qui fleurissent en politique, en économie, en histoire et qui se fanent irrémédiablement dans une stérilité conclusive, mais aussi, heureusement, de sentiments bienfaisants comme des appels réitérés à plus de justice, de solidarité, d’égalité qui trouvent sans cesse des contingents de volontaires prêts à s’engager. Suivant l’exemple des antispécistes qui disent animal humain pour homme, nous devrions mettre en exergue la naturalité globale de notre univers par des formules du genre :”mort naturelle par accident de voiture”, “apprentissage naturel par intelligence artificielle”, “sciences naturelles exactes ou humaines ou appliquées”. L’art lui-même est nature” affirmait Shakespeare dont l’insistance marquait bien la difficulté à faire admettre que ce domaine, sans doute le plus imaginatif qui soit, s’assimile lui aussi à la réalité naturelle. 

Typologie de l’intelligence. 

La grave maladie dont souffre l’Humanité est-elle incurable pour déboucher inéluctablement sur son extinction par excès de civilisation productiviste et consumériste, initiée et montée en puissance par une intelligence débridée? Rejetant, comme dit au début du texte, un fatalisme démobilisateur, le doute devrait nous tarauder eu égard à l’expérience millénaire des moyens mis en oeuvre pour apprivoiser ce qui nous apparaît, sans doute à tort, les dérives de la nature.  Mais ici l’exceptionnel de la situation exigerait une intelligence, “accusée” sous réserve de liberté réflexive d’être responsable du risque d’implosion, en capacité d’appliquer une médication à la hauteur des enjeux.

C’est peut-être lui accorder trop d’honneur si on en croit Einstein: “Les lois de la nature dévoilent une intelligence si supérieure que toutes nos pensées humaines ne peuvent révéler face à elle que leur néant dérisoire”. 

Se poser la question du pourquoi de l’importance accordée au mental dans le cadre de l’évolution est accessoire, car frappée de la certitude absolue d’absence de réponse convaincante. Contentons-nous d’hypothèses plus aléatoires les unes que les autres comme celle de la disparition du corps, consistance physique devenue obsolète et inutile, au profit d’un esprit et d’une conscience désincarnés (l’Oméga de Teilhard de Chardin) ; ou celle du talon d’Achille d’une espèce qui, après l’élimination de tous ses prédateurs, s’est forgé elle-même l’instrument de sa propre destruction dans le respect inconscient des équilibres naturels ; ou encore celle de l’illusion de sa puissance prométhéenne qui ne peut déboucher que sur un échec cuisant et l’amener peut-être à s’amender, se tempérer et s’assagir… avec le sursis du temps. 

Beaucoup plus intéressante est la question de la typologie de l’intelligence pour en cerner le cœur et les contours et ainsi en tirer le meilleur parti. On peut la catégoriser en trois secteurs (3 : le chiffre de la complétude?). Orientée vers le corps et notre côté animal, elle sera qualifiée d’instinctive, d’intuitive, de sensitive, d’émotionnelle ; avec la conscience en point de mire et notre versant divin, elle sera spirituelle, sensible, raisonnable, poétique ; tournée sur elle-même et sur l’homme, elle sera mécanique, logique, rationnelle, réfléchie. C’est cette dernière qu’on met toujours en avant pour s’enorgueillir des progrès humains, réels pour certains mais au prix de dysfonctionnements et de déséquilibres qui sont en train de causer notre perte. Admettons humblement notre animalité originelle, recherchons avec envie le plus d’instincts positifs possibles perdus au cours de notre route évolutive et délogeons tous ceux coincés dans notre cerveau archaïque par la faute d’un cortex étouffant. Seul son adossement à l’innocence de l’instinct et à la sagesse de la conscience ( situés aux deux extrémités d’une droite virtuelle se rejoignant dans leur efficacité à garder le sens de la mesure et à ne pas se tromper, comme la folie et le génie le font dans la démesure, prise dans le sens d’intensité et non de jugement de valeur) luipermettrait éventuellement de fondre toutes ses avancées dans une Synthèse majuscule harmonieuse. 

Pierre Crombez 

Seules des catastrophes affectant durablement les nantis imposeront le changement indispensable à notre survie.

Réincarné en auteur de B.D. réaliste (pas difficile pour lui : 
c’est la porte à côté), Hergé n’aurait plus aujourd’hui à projeter 
son imagination dans les astres comme dans “L’Etoile 
mystérieuse” pour prophétiser la fin du monde et l’annoncer par 
l’entremise d’un illuminé; il lui suffirait de jeter un regard à 
peine éclairé et de prêter une oreille même vagabonde aux 
innombrables informations fournies par les scientifiques, les 
écologistes, les naturalistes avertis pour accumuler les preuves 
tangibles d’une telle éventualité, réduire le mystère de ses causes à 
l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette et composer une 
chronique illustrée d’une mort annoncée, certes relevant du 
domaine de la croyance, mais tout à fait crédible et accessible à 
un public de 5 à 95 ans (eh oui, la fourchette s’est allongée, 
précocité et longévité obligent).

Zéro de conduite. 

Même conscient de sa responsabilité, l’homme a-t-il pour 
autant les ressources, les capacités, la volonté, bref les moyens de 
s’opposer à cette dérive ? Je ne le crois pas. Les seuils de tolérance 
équilibrante sont à ce point largement dépassés dans tant de 
domaines vitaux, les réactions correctrices si ténues et si frileuses, 
l’attachement si fort à son mode de vie (“non négociable” aux 
yeux des Américains et si peu modulable pour les autres 
privilégiés) que l’on voit mal comment la tendance pourrait 
s’inverser en profondeur pour susciter un sursaut salvateur. Si des 
millénaires de civilisations n’ont pas réussi à assagir l’homme par 
une adhésion active aux si nombreux messages et exemples 
vertueux dévoilés tout au long de son histoire, ce ne sont pas les 
décennies à venir qui le convertiront, sans doute de plus en plus 
matérialistes, marqueurs de l’évanescence d’une vie de labeur
récurrent avec trop peu de compensations, du désengorgement 
de frustrations accumulées depuis toujours et chez les aspirants à 
la prospérité, du désir constant d’imiter cet anti-modèle. Inviter à 
renoncer à la concrétisation enfin palpable d’une aspiration qui 
vient de la nuit des temps et à convoquer en urgence une 
spiritualité de moins en moins présente et prégnante et pourtant 
ferment indispensable à l’émergence d’ une conscience collective, 
relève d’une méconnaissance anthropologique ou d’un mépris 
ontologique. 
Le monde va à la catastrophe. Malgré ou à cause de la 
multiplicité des lanceurs d’alerte de tous horizons le serinant dans 
toutes les langues et sur tous les registres, cet avertissement en 
l’absence de dommages probants et spectaculaires proches s’est 
figé en lieu commun inoffensif ou en prophétie banalisée, à la 
manière d’un automobiliste qui, dans l’ignorance des appels à la 
prudence et sans signaux modérateurs, s’enhardit à rouler la nuit 
de plus en plus vite et, alors que la portée des phares reste 
constante, se met dans l’incapacité d’anticiper le danger. Et c’est 
seulement en cas d’accident grave aux conséquences irréversibles 
qu’il cessera, contraint, de se conduire en irresponsable. De 
même seules des catastrophes majeures altérant en profondeur 
son intégrité physique, matérielle ou environnementale (des 
Tchernobyl ou des Fukushima même à répétition, trop ponctuels 
dans le temps et l’espace, ne changeront pas la donne) feront 
émerger l’humanité de son inconscience coupable. 
Horrifiés par le suicide kamikaze du pilote allemand qui en projetant volontairement son avion sur une montagne a provoqué la mort de 150 personnes, les privilégiés aux commandes de l’appareil Terre, bien calfeutrés dans le cockpit, 
sourds aux avertissements des contrôleurs conscients du danger 
de la route suivie par trop périlleuse et insensibles aux cris des 
passagers lucides qui, impuissants, tambourinent à leur porte les 
suppliant de changer de cap pour ne pas les entraîner dans leur 
chute déjà bien amorcée, ne se rendent pas compte, enivrés par 
leur supériorité prospère, qu’ils dupliquent à échelle mondiale ce 
scénario tragique. 

L’inefficace pédagogie du catastrophisme. 

Il ne s’agit pas ici d'(ab)user du catastrophisme comme outil pédagogique aiguillonné par le sentiment de peur pour tenter de rendre vertueux le comportement débridé des nantis que nous sommes, principaux responsables du délabrement planétaire . N’est pas Cassandre qui veut, généralement étiquetée à tort prophétesse de malheurs imaginaires, alors que ses prédictions se trouvaient confirmées par la réalité qu’on se refusait même d’entrevoir. Je souhaite ne pas faire partie, avec mes déclarations alarmistes, du cercle de ses disciples. Or la radicalité des mesures à prendre pour conjurer la menace de notre effondrement n’est pas audible pour l’ensemble des pays riches. Si on accepte bien de modifier des habitudes mineures,  pas touche à l’essentiel : continuer à consommer tous azimuts, encouragé par tous les laudateurs, si nombreux dans les sphères de pouvoir et d’influence, de la croissance, garante à leurs yeux de prospérité, dont les excès seraient soi disant canalisés par les promesses de solutions techniques salvatrices: dépollution, recyclage… Comme si de petits moins de gaspillages et de petits plus d’économies, selon les recommandations serinées sans cesse aux oreilles de tout un chacun, suffisaient pour restaurer l’équilibre perdu! La forêt aura cent fois le temps de brûler avant que des millions de colibris (pour reprendre la métaphore chère à Pierre Rabhi) n’aient déversé l’eau contenue dans leur bec pour éteindre l’incendie. Loin de moi l’idee de dénigrer les mouvements citoyens qui ont le mérite d’essayer d’éveiller les consciences et d’inviter à poser des gestes responsables. Mais l’ampleur et l’urgence “climatiques” imposent un changement d’échelle et une refonte holistique de notre système obligatoirement orchestrée par nos dirigeants en concertation mondiale, qui rechignent, on les comprend, à imposer des mesures impopulaires défavorables à leur situation. En effet dans nos régimes démocratiques, le culturel précédant généralement le politique , il faut que les tendances lourdes de la société soient suffisamment explicites pour les inciter à voter des lois propices au bien commun. Or que constatons-nous ? Si la prise de conscience, première étape de la démarche de sensibilisation, semble assez répandue ou en tout cas en bonne voie de l’être, par contre la conviction d’un engagement nécessairement fort et douloureux, deuxième étape,  n’est partagée que par une frange de la population. Que dire alors de la troisième étape, à savoir son application efficiente dans le quotidien ou au moins sa gestation? On ne se trompe certainement pas en réduisant le nombre de ses adhérents à la portion congrue. En effet il y a loin de la coupe aux lèvres. Se contenter de boire l’eau claire de la simplicité alors qu’on a été biberonné depuis des décennies au lait crémeux de la sophistication, et en plus, pour que cette démarche volontaire ne soit pas ressentie comme une punition ou une pénitence insoutenable dans la durée, y prendre goût, comme le suggère Pierre Rabhi dans son livre “La Sobriété heureuse”, exigent une force d’âme et une détermination peu communes, même de la part des sincèrement convaincus . L’amélioration de l’être grâce à la diminution de l’avoir.

L’éducation : des bouteilles consignées à la mer!

Devant la difficulté d’une remise en question aussi pénétrante de son fonctionnement intérieur, véritable tremblement de terre de ses fondations, des incitants extérieurs s’avèrent indispensables et en premier l’éducation que tant de voix appellent de leurs voeux ?  Encensée il y a 150 ans par le célèbre écrivain britannique H-G Wells qui prophétisait : “L’avenir? C’est l’éducation ou la mort!”; formule péremptoirement tranchante relativisée dans le tracé de ses limites par le remarquable écologiste américain Aldo Léopold qui, dans les années 40, affirmait:” Ce qu’elle apprend à voir d’un côté rend aveugle de l’autre”. 
Ne serait-elle pas comme des messages-guidances insérés dans des bouteilles lancées à la mer depuis la terre ferme à l’adresse de 
bateaux anonymes et supposés dérivants ? Réussite des plus 
aléatoire, car soumise aux turbulences et immensités marines 
limitant les chances d’approcher l’embarcation en péril dont 
l’équipage, même en possession du document, s’en désintéresse 
dans l’ignorance de sa dérive, surtout à cause de la multitude de 
messages fallacieusement rassurants réceptionnés en permanence, 
ou si, conscient de sa perdition, ne parvient pas à le décoder ou 
n’en saisit pas la portée exacte. 
Privilégions-la quand même pour ceux qui n’auraient pas eu 
la chance – et ils semblent nombreux – de naître avec la grâce 
“divine” du contentement du peu ou de se l’approprier avec le temps.
Qui va dans ce jeu de rôle incontournable s’investir dans
le personnage du médecin de l’âme et tenter d’appliquer la 
médication ? 
L’école autosatisfaite de la raide application de ses programmes stéréotypés? La famille  éclatée et intimement imbriquée pour la plupart dans un quotidien laborieux et dans le consumérisme dévastateur ? Les médias à la communication pléthorique qui noie le prioritaire dans un océan de superficialités désarmantes? Les associations et mouvements humanistes ou écologistes aux moyens trop limités pour diffuser leurs messages ou percoler leur attitude exemplaire au plus grand nombre? L’église discréditée par la perte d’autorité accumulée au cours des siècles?    Comme toutes les généralisations, la mienne est abusive et ne reflète pas les différents courants qui la traversent. Cependant ces raccourcis faciles donnent la tonalité dominante, même si des notes discordantes se font entendre et corrigent peu ou prou cette homogénéité de façade qui n’augure pas beaucoup de potentialités à apporter ce supplément d’âme qui fait défaut à ceux qui en auraient besoin pour ancrer leur conviction dans l’action. 
Et même si l’éducation pesait plus lourd que mon scepticisme le laisse penser et faisait grossir les rangs des adeptes de la simplicité volontaire, comment imaginer qu’elle puisse faire contrepoids aux puissances d’argent qui séduisent les masses par leur promesse d’une vie facile accessible à tous grâce au confort matériel. 

Sortie de secours fermée de l’intérieur. 

La contrainte, forte d’obligations et ďinterdictions légales, pourrait-elle prendre le relais de la persuasion déficiente par carence éducative ? Passage de témoin improbable au vu des élections récentes qui ont proclamé vainqueurs, un peu partout dans le monde et même chez nous en Flandre, des nationalistes, des extrémistes de droite, des tenants d’un libéralisme doctrinairement productiviste, des antisystémistes, tous soucieux, sauf ces derniers imprévisibles dans leur trajectoire future, de brimer tout élan écologiste contraire à leur suprématie statutaire acquise ou promise, garante de la soi-disante pérennisation des privilèges engrangés. Votes-reflets des préoccupations sociétales d’une majorité qui n’a pas pris la mesure du danger, ni du lien intime et incontournable entre tous les secteurs d’activité et l’écologie qui à coup sûr les chapeautera à court ou moyen terme.
Comment exercer une influence prépondérante sur la classe politique ? Dans la rue comme à Hongkong qui a réussi à arracher à son gouvernement le retrait d’une loi scélérate grâce à une formidable mobilisation, étalée sur la durée, concomitante à  une perturbation de l’activité économique? Nous sommes loin du compte en ce qui concerne les manifestations “climatiques”, certes de plus en plus nombreuses et récurrentes, notamment des jeunes, ses fers de lance, même couplées à la grève des cours et aux admonestations véhémentes, parfois tournées en dérision honteuse ou en indifférence condescendante comme à l’ONU, de Greta Thunberg, initiatrice de cette contestation novatrice. Vestale des temps  modernes, elle s’est donné pour mission de raviver avec une candeur virginale émouvante le feu sacré, depuis trop longtemps assoupi, du temple de la sagesse et de confier à ceux de sa génération le soin de l’entretenir, tâche dont le résultat escompté laisse dubitatif du fait que, enfiévrés en permanence par le feu envoûtant de la surconsommation, ils n’ont pas ou si peu cherché à le maîtriser par ignorance de sa dérive incendiaire qui risque d’embraser l’humanité entière et donc se trouvent pour longtemps dans l’incapacité, faute d’apprentissage ďautonomie et ďébauche de détachement technologique, d’opérer le transfert salvateur revendiqué pourtant par leurs propres soins. 
Après cette litanie de potentialités endogènes plus ou moins avortées et même si on peut se féliciter d’avancées probantes dans certains secteurs, l’insuffisante métamorphose de l’ensemble nous oblige à conclure que la distance à 
parcourir pour l’atteindre n’a jamais semblé aussi grande et son 
inefficacité aussi décourageante, qu’elle reste cependant notre 
dernière étoile du berger avant extinction, notre ultime porte de 
secours avant fermeture définitive, notre bouée de sauvetage 
avant naufrage (biffer la mention inutile selon l’option choisie par 
chacun en fonction de la nature du désastre envisagé). Tant que les nantis (ailleurs on s’en fout ou on feint l’émotion) ne ressentiront pas dans leur chair et leurs biens les conséquences de leurs actes sous la forme de catastrophes exogènes durablement douloureuses, rien ne bougera suffisamment pour éviter l’anéantissement. Encore faut-il qu’elles surviennent avant que, parachevant l’oeuvre de destruction massive déjà bien avancée, elles ne transmutent , par une funeste alchimie, l’irreversibilité partielle et relative aujourd’hui en totale et absolue demain .

 
Pierre Crombez 
Un simple citoyen qui tente de devenir un citoyen simple. 

Gilets jaunes et manifestants “climatiques”: devenir ou rester des (sur)consommateurs à plein temps?

Désespérés par l’amoncellement et l’amplification des profonds déséquilibres planétaires : sociaux, économiques, écologiques, sanitaires… et la molle intervention, l’inertie ou même l’irresponsabilité des autorités dites compétentes, masquées par des discours anesthésiants et des mesures faussement rassurantes, des mouvements citoyens s’engagent pour la défense de causes estimables, comme la réduction des inégalités ou la préservation de la planète. Emblématiques de cette tendance, les gilets jaunes et les manifestants “climatiques” monopolisent pour l’instant l’attention . S’ils bénéficient d’un capital de sympathie notamment grâce à leurs postures antiinstitutionnelles, leurs projets sont-ils à la hauteur des enjeux colossaux auxquels le monde actuel est confronté ? On ne peut qu’être dubitatif quand on se rappelle que la mobilisation des gilets jaunes a été initiée par l’opposition à l’augmentation des carburants des voitures particulières. Rien de révolutionnaire là dedans et même si les revendications se sont étendues à des domaines plus généraux et plus généreux, il y a fort à craindre que, à supposer qu’elles aboutissent, elles ne changent pas la donne en profondeur. Loin de moi de déconsidérer ces mouvements, car ils ont au moins le mérite de tenter de faire bouger les lignes de fractures sociétales. Mais l’urgence et la radicalité des mesures à prendre risquent d’échapper à la plupart des protestataires, trop occupés à corriger la trajectoire des lois défavorables à leurs intérêts pour voir que seule une refonte holistique du système pourrait, s’il n’est pas déjà trop tard, éviter la catastrophe annoncée. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, à savoir la viabilité du mode de vie des nantis, responsable de la forte dégradation des milieux naturels et humains au point d’envisager leur anéantissement, problématique à laquelle sont subordonnées toutes les autres interrogations.

Individualisme infantile.
Le néolibéralisme, moteur de cette dérive, éveille grâce à son leurre de l’accès au pactole pour tous une attractivité légitime mais illusoire car matériellement intenable compte tenu des ressources limitées de la planète. Comme il ne faut pas attendre la grâce infuse de je ne sais quelle vertu angélique pour réduire notre consommation et permettre au plus grand nombre d’accéder au bien vivre, les initiatives citoyennes comme celles citées plus haut constituent-elles des leviers assez efficients pour éveiller les consciences et atteindre ainsi une masse critique suffisante pour changer le cours des choses et terrasser le Big Brother qui nous menace?
Tout au long de l’Histoire, on peut affirmer qu’ en général le collectif a toujours primé sur l’individu. Mais après la deuxième guerre mondiale, la courbe, dans les pays riches, s’est peu à peu inversée jusqu’à l’exacerbation de l’individualisme aujourd’hui volontiers outrancier : tout, tout de suite, pour moi. Et c’est paradoxalement au moment où le collectif est devenu indispensable à sa propre survie qu’il s’estompe petit à petit au profit de l’individu qui n’a jamais autant disposé de moyens d’information, d’éducation, de temps libre pour afficher sa personnalité responsable. Il est douloureux de voir que tous les efforts pour faire émerger cet individualisme adulte qui joue aux abonnés absents alors qu’il devrait extérioriser son indépendance d’esprit durement acquise au cours des siècles, aboutissent à l’effet inverse c’est-à-dire à une collectivisation béate de la pensée et une standardisation des activités dites libératrices comme les spectacles sportifs mondialisés, les destinations et formatages touristiques récurrents, les réseaux sociaux en grande majorité infantilisants, les technologies trop souvent inhibitrices de créativité personnelle…

La modération considérée comme une privation.
Humainement peut-on cependant reprocher à ceux qui galèrent au milieu de tant de richesses étalées et des chants ensorceleurs des sirènes du consumérisme facile, d’y croire et de chercher à y accéder avant tout par l’acquisition de biens matériels, sans soupçonner le piège tendu? Faut-il, comme Ulysse, qui s’est fait attacher au mât de son bateau pour résister à la tentation, inventer un moyen de coercition pour ne pas céder aux sollicitations lancinantes. Si nous continuons par exemple à nous déplacer en voiture particulière, en vertu de quel principe pourrait-on refuser à quiconque de posséder aussi un véhicule personnel ? Si les Chinois, les Indiens, les Africains nous imitaient et s’équipaient de la même façon, ce serait vite l’asphyxie .
De même, peut-on imaginer que les jeunes manifestants “climatiques” renoncent à tout ce qui fait leur quotidien, eux qui sont nés dans cet environnement de dépendance et qui n’ont jamais rien connu d’autre ? Pourquoi, sauf pour les conscientisés lucides, l’idéalisme éthique prendrait le pas sur le réalisme pragmatique ? D’autant que le changement indispensable à la préservation de notre milieu de vie implique ce qui pourrait apparaître comme une privation pénalisante.
Pourquoi un effort de volonté précédé d’une prospective imprégnée de bon sens et de discernement ne permettrait pas de faire l’économie d’expériences désastreuses ? Parce que la privation n’apparaît pas primordiale ; parce que nous aveugle notre confiance en la science salvatrice, la nouvelle religion mondialiste ; parce que nous taraude, exhumée de notre mémoire collective ancestrale, la peur de manquer qui nous pousse à profiter de la vie au maximum ; parce que l’on attend que l’exemple vienne des autres et avant tout d’en haut ; et surtout parce que nous manque cet embryon de sagesse qui nous inciterait à recentrer notre vie autour de l’essentiel (à définir par chacun), à la densifier, à considérer le bonheur n’est pas antinomique d’un certain détachement matérialiste volontaire. Il n’est pas question d’ascèse comme nous y invitent Saint Augustin : “Désire ce que tu as” et le philosophe américain Thoreau, père de la désobéissance civile : “Sois riche des biens que tu ne possèdes pas”, mais bien d’efforts à fournir pour anticiper une difficulté grossissante. Repousser l’échéance d’une intervention douloureuse mais nécessaire ne l’annule pas.

Richement pauvre, pauvrement riche.
Dans notre économie d’abondance, les restrictions imposées n’altèreraient pas fondamentalement le bien-être estimé à juste titre légitime, d’autant qu’elles n’exclueraient pas le confort fourni par des techniques éprouvées par le temps et leur utilisation critique (tout progrès est une évolution mais pas forcément l’inverse).Le progrès pour le précarisé (pas le miséreux), c’est vivre richement pauvre et pour le nanti, c’est vivre pauvrement riche. Pour l’un, c’est savoir définir l’essentiel, sans envie, sans jalousie, dans une jouissance de ses richesses intérieures porteuses d’ une autonomie libératrice. Pour l’autre, c’est passer d’une abondance dispendieuse à une suffisance satisfaisante et à une sobriété heureuse ; c’est gérer ses biens comme si cette abondance n’existait pas ; c’est s’imposer des règles de prudence élémentaire pour préserver le capital mis à sa disposition. Pour les deux, c’est oser un recentrage sur eux-mêmes pour redéfinir les vrais besoins et gommer les faux désirs par la reconnaissance d’une nécessité construite sur la raisonnabilité (pas la rationalité), cette part de l’intelligence sous-tendue par la conscience, “l’intelligence du coeur”.

L’art du difficilement simple
Si c’est la complexité du système qui est mise en cause, il y a peu de risques d’erreur dans le choix de la simplicité comme nouveau Nord de notre boussole.
Mais, pour caricaturer, si le compliqué est facile, le simple est difficile (le dictionnaire nouveau est arrivé). Les différences se situent d’une part dans les dépenses d’énergie, de ressources et de matières premières, la quantité et la sophistication des opérations nécessaires à l’élaboration, la fabrication et la commercialisation d’un produit et d’autre part dans le degré d’accessibilité par le consommateur pour s’approprier ledit produit. Il est plus facile (et, aberration suprême, parfois moins cher) d’acheter un yaourt industriel qui a subi de multiples
transformations, a été emballé, suremballé et a parcouru des centaines si pas des milliers de kilomètres avant d’échouer dans notre frigo, que de se procurer un yaourt artisanal dans un circuit local ou mieux de le fabriquer soi-même. Multiplier les exemples est superflu dès lors qu’on comprend la logique du : “à faire, à garder longtemps, local, collectif ” à l’opposé de celle du : “tout fait, à jeter, lointain, individuel”.
Bien balisé et fréquenté (suivez la flèche et la file), le complexe se paie en argent et en dégâts environnementaux élevés ; hors piste et assez déserté, le simple se monnaie en temps, en faibles dommages écologiques, mais surtout en efforts, car il induit prise de conscience (se rendre compte qu’acheter n’est pas un acte innocent), information (un guide de l’empreinte écologique, à la place du PIB comme indicateur de richesse d’un pays, serait d’une aide précieuse), réflexion (est-il sain, par exemple, que le loisir ait détrôné l’alimentation dans la hiérarchie des dépenses?), organisation (le sac réutilisable, plutôt que des sacs jetables fournis sur place, démontre encore une carence éducative comblée par une imposition extérieure) et enfin action (passer du consumériste qui se consume à consommacteur qui se construit constitue l’acte fondateur le plus exigeant de notre révolution personnelle).
Car c’est bien de cela qu’il s’agit finalement. Loin des bouleversements collectifs qui ont fait long feu et des réformes appliquées ou annoncées qui ne changent pas suffisamment la donne, c’est dans la décision individuelle de s’investir dans un mode de vie plus simple que réside une chance de salut. Cela n’implique pas de retourner à une économie de subsistance (même s’ils restent encore trop nombreux à la vivre même dans nos pays riches) où la simplicité de vie – ou pire : la simplification d’existence – s’est toujours imposée éminemment écologique, mais au prix d’un impitoyable assujettissement et d’une froide rudesse.

Dépendance et autonomie.
Comment imaginer que la génération actuelle, la plus dépendante qui soit de son environnement technologique, soit capable d’appliquer le programme développé ci-dessus, le seul susceptible de sauver les meubles, du moins ceux encore en état de l’être, alors qu’elle a perdu ou même n’a jamais expérimenté l’autonomie indispensable à son accomplissement dans une éventuelle et souhaitable société postindustrielle? Il faut craindre qu’au collectif volontaire succède un individualisme contraint par l’entérinnement et l’enracinement des habitudes des nantis, sauf pour les plus démunis qui réclament à juste titre le droit de vivre décemment On aimerait croire à la remise en cause de notre mode de vie générateur d’exploitation, d’injustice, de gaspillage, de permissivité outrancière, de caprice débridé. .. En fait les 2 mouvements se rejoignent dans ĺeur volonté de faire émerger les conditions favorables à l’accession pour les frustrés du système et à la pérennisation pour les jeunes inquiets de l’héritage pourri qu’on leur promet de la norme de (sur)consommation en vigueur.
Comment activer – osons les oxymores – un individualisme collectif ou une intériorité citoyenne ? Sur quel ressort faut-il agir pour faire passer ce message de prudence, de nécessité et d’urgence, tout en insistant sur le bonheur à tirer d’une conversion à la modération ? Rien de moins évident à déterminer, tant se révèlent complexes, si pas compliqués, les mécanismes de la pensée auxquels on se réfère en premier dès lorsqu’il s’agit de percoler une conviction pétrie de bon sens. Rien de moins partagé que cet état d’esprit en ces temps d’occultation d’évidences tellement lumineuses qu’elles en deviennent aveuglantes et de propension, encouragée et bien orchestrée par la sphère marchande, à “profiter de la vie” (selon l’expression consacrée). Comme si cela passait avant tout par une consommation débridée d’achats matériels, de sorties, de voyages : bref de loisirs payants (secteur en passe de détrôner l’alimentaire et le logement dans la hiérarchie des dépenses, le shopping est devenu la première occupation des temps libres).
C’est comme si notre mémoire avait occulté le souvenir d’une autonomie active et créatrice où se mêlent fierté et épanouissement et ne nous imprégnait de l’idée que seuls des plaisirs passifs, dépendants et coûteux, prolongements d’un travail trop souvent démuni d’intérêt, pouvaient nous combler.
Comment la pensée adhèrerait-elle à ce qui pourrait apparaître au premier abord comme une privation de droits chèrement acquis et même une négation d’une vie idéalisée ou rêvée ?

Agir sans être dupe.
Le doute étant permis quant à l’émergence ď une masse critique vertueuse venue de l’intérieur, même suscitée par l’inopérante pédagogie du catastrophisme, seuls des désastres de très grande amplitude affectant durablement les nantis imposeront, à condition de ne pas les anéantir, ce changement dans la douleur, aussi nécessaire que la molle inertie face à l’imminence du danger, eu égard au principe que tout est nécessité, même ce que nous qualifions de mal qui participe au maintien des équilibres. Alors on reste les bras croisés dans un fatalisme démobilisateur ? Non bien sûr. Pour les pessimistes lucides le recours à l’illusion consciente, au “faire comme si” on pouvait échapper au désastre annoncé, alors qu’on n’y croit pas, permet de ne pas tomber dans la désespérance et de s’activer aux côtés des convaincus positifs. Agir mais sans être dupe de l’enfumage de l’invitation à poser mille et un petits gestes en faveur de l’environnement dans l’ignorance de leur adossement à notre volonté et capacité de changer radicalement notre mode de vie, dupe aussi et surtout du jeu des décideurs politiques et économiques, soutenus par une large majorité des nantis, qui , pour éviter une remise en cause préjudiciable à leur situation privilégiée, consiste à encourager ces initiatives citoyennes, à pratiquer l’attentisme ou le greenwashing et à ne pas prendre les mesures urgentes indispensables à la survie de l’Humanité.

Faisons comme si c’était pas foutu. Hubert Reeves

Ce film a pour but de «renverser la vapeur» quant à l’état de la planète. Mais est-ce encore possible?

Ça, on ne peut jamais le dire, l’avenir est inconnu. On peut par contre dire qu’on fait comme si c’était pas foutu, qu’on va faire tout ce qu’on peut pour que ce ne soit pas foutu, mais que peut-être que c’est foutu: voilà la situation. Il ne s’agit pas de dire qu’on a dépassé le point tournant. Ce qui menace l’avenir n’est pas ce que sera l’avenir – vous voyez la différence? Il y a maintenant tellement de motivation un peu partout… Peut-être que la situation a changé ces 30 dernières années.

Car il y a 30 ans, ça paraissait beaucoup plus grave et dramatique. Non pas parce que les causes ne sont plus là aujourd’hui, elles le sont, mais parce que la réaction n’y était pas. Il est important de noter la croissance rapide de la volonté d’agir des villes, des instituts, des quantités d’associations qui s’engagent pour restaurer la situation.

Extrait d’un article paru dans “Voir”. 11 avril 2018

Avec une grand-mère comme la mienne, qui très tôt m’a initiée à l’idée que le monde est magique et que le reste n’est qu’illusion de grandeur des humains, vu que nous ne contrôlons à peu près rien, que nous savons peu de choses et qu’il suffit de jeter un coup d’oeil à l’Histoire pour comprendre les limites de la raison, il n’est pas étonnant que tout me paraisse possible.

Isabel Allende. “La somme des jours. Mémoires”. Éditions Grasset. pg 314.

“Toute la doctrine stoïcienne repose sur la notion ď un destin défini à l’échelle cosmique et ďaprès lequel l’ordre du monde , la succession des faits, les événements qui composent la vie humaine sont déterminés selon une nécessité immuable”.
Histoire de la philosophie occidentale. Jean-François Revel. pg.324. Livre de Poche.

Débats intenses entre les neurobiologistes, les  spécialistes des sciences cognitives,  les psychologues et les philosophes sur la nature de la conscience, considérée par les uns comme l’agent actif de délibération et de décision révélé par notre intuition et, par les autres, comme un simple “épiphénomène “,une émanation passive des processus neuronaux sous-jacents qui exécutent tout le travail sans être influencés par elle. Malgré le sentiment que j’ai ď être aux commandes, je suis de plus en plus impressionné par les indices qui paraissent démontrer que mes neurones font tout sans me demander mon avis. A en croire les spécialistes, même s’il en est ainsi,  le fonctionnement de la société exige que je me comporte, et les autres avec moi, comme si j’étais responsable de mes actes. Au stade où j’en suis,  ce ne sera pas difficile.  Par contre,  si elles devaient être un jour confrontées à un dilemme opposant les besoins de la société à la preuve scientifique que le libre arbitre est une illusion, les générations futures risquent de se trouver devant un problème angoissant.

Sept vies en une.  Mémoires ď un prix Nobel.  Christian de Duve pg 289. Odile Jacob poches 2015.

Les plusieurs facettes du cerveau :
1) la facette  intelligible,  révélée par la science;
2) la facette sensible, source de l’émotion artistique ;
3) la facette éthique, ď où naît la distinction entre le bien et le mal.
Soit la célèbre triade retenue, notamment par Einstein, – le vrai, le beau et le bien- à laquelle j’ajoute l’amour, qui domine tout.

Idem pg  299.

J’ai la ferme conviction que les hommes ne sont pas égaux, que les uns sont stupides et les autres non, et que la différence dépend de la nature et non de facteurs culturels. Tel individu est stupide de la même façon que tel autre a les cheveux roux; on appartient au groupe des stupides comme on appartient à un groupe sanguin. L’ homme naît stupide par la volonté de la Providence. 
… Je suis certain que la stupidité est la chose du monde la mieux partagée et qu’elle est uniformément répartie selon une proportion constante. 

Les lois fondamentales de la stupidité humaine.  Carlos M. Cipolla, historien de l’économie  de renommée mondiale. Pg 21-22. PUF.

PREHISTOIRE DE LA VIOLENCE ET DE LA GUERRE .

Grande défenderesse de l’homme de Néanderthal, Marylène Patou-Matis est l’une des plus grandes spécialistes françaises de cet hominidé. L’auteur a publié aux éditions Odile Jacob un ouvrage absolument fascinant : Préhistoire de la violence et de la guerre. Croisant les données de l’archéologie et de l’anthropologie, elle montre que si l’on trouve des traces de violence, notamment de cannibalisme, dès 800 000 av. JC, la guerre, elle, est bien plus tardive et liée aux grands changements qui ont accompagné le passage du Paléolithique au Néolithique. Cette étude incontournable est une plongée fascinante dans notre passé qui nous permet de comprendre que la guerre, contrairement à ce que la Doxa nous impose, est une invention toute récente dans l’histoire de l’homme. Les présupposés théoriques de Rousseau sont ici, et pour partie, validés archéologiquement.

Interview parue dans L’Incontournable Magazine

Vous venez de publier un ouvrage sur la préhistoire de la violence et de la guerre dans lequel vous expliquez que contrairement à ce qu’on peut imaginer, la violence et surtout la guerre sont récentes dans l’histoire de l’homme et semblent surgir à un moment clé de la préhistoire. Comment en êtes-vous arrivée à cette conclusion ?

Lors de mes recherches, j’ai constaté que très peu d’ossements humains du Paléolithique portaient des marques de violence contrairement aux squelettes plus récents du Néolithique. En outre, aucune peinture ou gravure pariétalene ne représentait des scènes de combats. Les premières traces de violence apparaissent vers 800 000 ans et sont associées au cannibalisme. Pratique qui peut être alimentaire, mais aussi liée à un rite funéraire ( endocannibalisme ) ou à un rituel sacrificiel particulier ( exocannibalisme ).

Loin de faire de l’angélisme naïf, vous faites également la distinction entre agressivité et violence. En quoi est-ce important ?

L’agressivité est présente chez tous les animaux, dont l’Homme. Elle est nécessaire à la survie, c’est une émotion innée. Par contre la violence est construite, culturelle.

Comment selon vous les peuples » pacifiques » du Paléolithique se sont mués en société guerrière ?

Les conflits semblent apparaître durant la période où les Hommes se sédentarisent, domestiquent les plantes et les animaux et changent de structures non seulement économiques ( de la prédation à la production, avec apparition de surplus et de biens ) mais aussi sociales ( hiérarchisation,
apparition des inégalités, des castes – notamment celles des guerriers et des esclaves – et des élites, … ). Ils deviennent fréquents à partir de 6 500 ans avant le présent. Mais ce n’est qu’à partir de l’Âge du Bronze, avec l’apparition des armes en métal, que la guerre s’institutionnalise.

Pour revenir au cannibalisme, vous distinguez exo et endocannibalisme. En tant que pratique violente elle peut apparaître comme en être au stade ultime. Toutefois il apparaît que cette forme de violence disparaît peu à peu avec l’avènement de la violence » moderne « , est-ce le cas ?

Le cannibalisme, surtout l’endocannibalisme, a perduré longtemps dans de nombreuses sociétés. Il est vrai cependant qu’il disparaît avec l’avènement des sociétés modernes ( à quelques rares exceptions ). La guerre a peut-être remplacé cette pratique, bien qu’actuellement certains groupes en conflit pratiquent le » cannibalisme de terreur « .

Pour faire écho à votre Le sauvage et le préhistorique, pourquoi faut-il forcément que nos ancêtres ( des plus lointains aux plus récents ) soient archaïques et violents ? Il suffit de regarder la production artistique sur le sujet ( films, romans, bandes dessinées ) ou encore se référer aux dogmes religieux ou scientifiques ( en psychanalyse par exemple : l’homme et son animalité refoulé ) pour comprendre que cette idée a envahi tous les champs de la réflexion.

Cette image d’un Homme préhistorique violent est une construction de la seconde moitié du XIXe siècle qui perdura jusqu’au milieu du XXe siècle. Forgée par les anthropologues, elle fut popularisée à travers les magazines illustrés, les musées, les expositions universelles. Elle servait à justifier le concept » d’une évolution unilinéaire et progressive des sociétés » – les plus anciennes étant considérées comme plus archaïques que les plus récentes. La » violence primordiale » chère à Freud ( théorie du meurtre du père dans la horde primitive ) et René Girard sert encore d’alibi à nos débordements.